Voyage au coeur des Aiguilles de Chamonix, Subtilités Dulfériennes + Pic de Roc + Grépon – Alpinisme : Guides 06

Voyage au cœur des Aiguilles de Chamonix
Subtilités Dulfériennes + Pic de Roc + Grépon

Du 28 au 30 août 2015, avec Laurent et Jérémie nous avons parcouru une combinaison de voies extraordinaires jusqu’au sommet du Grépon 3482 mètres, un voyage de 900 mètres au cœur des Aiguilles de Chamonix et leur granit magnifique.
Subtilités Dulfériennes 500 mètres TD+ 6b, Aiguille de Roc 250 mètres TD 5c, dièdre Frendo et fin de Grépon – Mer de Glace, 150 mètres TD-.

De cette combinaison je connais deux ascensions et à la journée. Réalisée par de très bons alpinistes, de notre côté nous allons mettre…trois jours! Archétype du sommet inaccessible, l’Aiguille de Roc gravie la première fois le 06 août 1927 par Alfred Couttet, Mary O’Brien et Vital Garny.
La dernière longueur dépasse l’entendement. Une dalle lisse entourée d’une sensation de vide maximale, bref un gag à vivre pour tout grimpeur en mal de sensations fortes!

La parole à Laurent :

Adhérer au projet

Le jeudi on a retrouvé le Stéph’ sur le parking de l’Ensa, et pour nous, c’est là que tout a vraiment commencé…C’est en effet à ce moment précis qu’il a entrepris de mettre en œuvre sa nouvelle stratégie de management de groupe qui lui tient à cœur depuis quelques temps.

Il s’agit en fait de décider clairement et contradictoirement de l’objectif. Il faut expliquer NOIR SUR BLANC quels sont les différents choix possibles, en réussissant à imposer le sien, de choix ! Le tout est résumé dans la bouche de Stéphane en une simple phrase : « moi, maintenant je fais comme ça : il faut que tout le monde adhère au projet… »

Sur la gauche le Grand Gendarme de l’Envers du Plan 3520 mètres, le Pain de Sucre 3607 mètres et sa face nord enneigée, l’Aiguille du Plan 3673 mètres, parallèle juste à droite la Dent du Crocodile 3640 mètres, légèrement tordu la Dent du Caïman 3554 mètres, plus basse la Pointe de Lépiney 3429 mètres, le Fou 3501 mètres, Aiguille de Blaitière 3522 mètres, Troisième Pointe des Nantillons 3359 mètres, Bec d’Oiseau 3417 mètres.
Avant la descente à la brèche, l’Aiguille de Roc 3407 mètres, puis le Grépon 3482 mètres.

A droite les Grands Charmoz 3445 mètres et l’Aiguille de la République 3305 mètres :

Comme ça voyez-vous, une fois que vous avez accepté l’objectif, hé ben, tant pis pour vous !!! Vous voilà embarqué dans une aventure impossible sans même pouvoir dire stop, puisque vous y avez souscrit au moment de l’adhésion au projet. Non, franchement, c’est là qu’on voit qu’il a vraiment beaucoup beaucoup progressé, le Stéphane, en matière de gestion de groupe !

Y a qu’à voir : Jérémie et moi, on a adhéré au projet comme ça naïvement, tranquillement assis à l’ombre sur le joli gazon de l’Ensa, et l’instant d’après on était suspendus en plein gaz sur deux petits Camalots au milieu de dalles de granit lisses, accompagnés d’un sac de hissage monstrueux et d’une vache en peluche, en train de réaliser que vue notre vitesse de progression, cette situation allait durer quelques jours…

Oh fan ! On a pris cher, avec Jérémie, arc-boutés dans des dulfers lisses comme des culs, perdus en plein océan de granit, sans aucune issue visible… « Ha bon, c’est ça alors les Bigs Walls… ». « Et oui, c’est ça les Bigs Walls petit !!! C’est pour ça tu vois, qu’avant, il faut bien prendre soin de faire adhérer tout le monde à ton projet… T’y as compris le coup !? » Quel phénomène ce Stéph’ quand j’y repense !

Bon vous l’aurez compris Stéphane avait très envie de réaliser Subtilités Dulfériennes + Aiguille de Roc + Grépon car c’est une façon vraiment extraordinaire d’accéder au sommet de cette montagne fabuleuse.
Concernant le choix de l’objectif, c’est vrai qu’en début de semaine il avait neigé à 3300 mètres.
Alors l’un dans l’autre, entre les conditions et les envies cachées :
– traversée des Drus : neige et glace dans la fissure en Z sous le sommet
– Grépon Mer de glace : réservé en amateur.
– traversée nord – sud des Aiguilles de Chamonix, trop dur et engagé.
– pilier Cordier de l’Aiguille de Roc, peut-être pas assez grimpant…allez savoir !
Et aussi quitte à découvrir enfin cet Envers des Aiguilles si mythique, temple de l’escalade moderne des années 80, autant faire de l’escalade moderne, comprenez-vous ?

Le problème, c’est que l’escalade moderne, ce n’est pas seulement suivre de gentils spits et des relais équipés. Il y a aussi le TA, Terrain d’Aventure non-aseptisé : où l’on pose 100% des protections et où l’on construit ses relais entièrement à l’endroit que l’on juge le plus opportun… ! Moi bêta je ne savais pas du tout que Michel Piola était aussi un adepte de ce genre d’ouvertures…Pour moi, les voies Piola dans les Aiguilles de Cham’, c’était de l’escalade engagée en dalle, avec des spits placés parcimonieusement. Et il se trouve que Subtilités Dulfériennes est une voie Piola qui appartient à la catégorie TA !
Notez, je l’ai vite su, puisque lorsque j’ai demandé à Stéphane des précisions sur l’équipement en vue de grimper en tête, il a été très clair : « haaaaa nooon, non non faut tout protéger ! Y a des fissures partout mais faut tout protéger ».
« Mais il y a les relais ? » « Y a rien, faut tout poser ! »
Bon alors c’est tout vu : je serai beaucoup trop long en tête, et en plus en quelques longueurs je serai complètement vidé nerveusement alors sur 500 mètres… ! C’est l’avantage de m’être étalonné en TA dans le 6a à la Sainte-Victoire, ça je connais bien mes possibilités en la matière…

Mais nous discutions, nous discutions, et Stéphane tenait absolument à faire adhérer Jérémie au projet ! En effet, n’étant jamais passé par la case « escalade », Jérémie était copieusement handicapé en matière de progression en escalade pure dans une voie de 500 mètres cotée TDsup…
Quoi, je ne l’avais pas dit que c’était tédésup le projet, je ne te l’avais pas dit encore ? Boaf c’est la suite logique : après le TD de Mazurka, ça venait au tédésup maintenant ! Inutile de vous rappeler que le tédésup, tranquillement assis au soleil dans le gazon de Chamonix, ça n’a pas du tout, mais alors pas du tout la même allure que lorsqu’on est dedans, ça alors c’est vraiment une constante…on est jamais déçu !

Ecoute cousainggg , moi, j’y ai adhéré parce que j’ai jamais fait de hissage en paroi type Big Wall et que j’ai très envie de découvrir cet univers, et justement c’est uniquement avec Stéphane que c’est possible, alors évidemment je suis carrément plus attiré par ça, c’est normal comprend le cousainggg. Mais attention hein, si tu ne veux pas, on va dans le pilier Cordier hein pas de problème !!!
Bon, quoiqu’il en soit Jérémie a fini par adhérer au projet ! « Moi si vous pensez que je peux passer, je vous fais confiance » me répondit Jérémie comme à l’accoutumée.
Alors là pas de souci : 5, 5+, de temps en temps un 6a, pas de soucis ! « Bon, ben alors on part pour le hissage dans Subtilités… » a conclu Stéph’ enchanté… !

Se mettre la mission

Je vous avoue que j’ai manqué d’à-propos et de réactivité lors des entretiens téléphoniques préparatoires que nous avions eu avec Stéph’. Oui, j’aurais dû comprendre, quand il m’a dit en rigolant : « si on fait ça, hissage et tout le toutim, on se met une de ces missions » ! Son enthousiasme exacerbé et son vocabulaire emporté auraient dû me mettre la puce à l’oreille quand même…quel naïveté quand j’y repense ! Pour un gabarit comme Stéph’, l’expression « se mettre la mission », prononcée en rigolant et en secouant la main très fort ne peut vouloir dire qu’une chose : ce sera dur, ce sera long, ce sera exténuant, ce sera ENORME !
J’ai rien vu venir, le con. J’étais même sceptique au téléphone. Quoi, après Subtilités, dans le Pic de Roc – Grépon on ne mettra pas deux jours, on peut prévoir une autre ascension le dimanche !

Je vous jure : c’est vraiment ce que j’ai répondu, et sincèrement en plus. C’est toujours comme ça avant : je vois les choses qui déroulent, sans fatigue, sans soucis… En plus j’étais en forme, alors comprenez !?
« Ouais bon on verra, mais tu sais c’est pointu là-haut » ! m’a répondu Stéphane avec autant d’enthousiasme. Je suis sûr qu’il agitait la main tout en disant ça…
Pointu, pointu… Mais qu’est-ce qu’il a voulu dire par là…je le connais le Pic de Roc il y a Gaston en photo dessus et Destivelle y est dans un film. C’est un pic, quoi, mais bon c’est pas pour ça qu’on va y passer deux jours !? Marrant comme pensée quand on connaît la suite de l’histoire.
Enfin bref, en tout cas, vous l’aurez compris avec un illuminé comme moi, ce n’était pas compliqué pour Stéphane de me faire adhérer au projet. En chantant et la fleur au fusil que j’y allais moi faire son projet !

Alors donc, nous voilà partis vers le petit train du Montenvers vers notre objectif. Et nous nous retrouvons tous les 3 sur le parking pour réunir tout le barda et faire les sacs. Le sac de Stéphane, ce sera le sac de hissage : un valeureux Black Diamond usé jusqu’à la toile, rafistolé de partout, qui a fait toutes les guerres visiblement…Ce sera, d’après Stéphane, sa toute dernière campagne : « ça devrait tenir encore pour cette fois… »

La constitution de ce sac est hautement stratégique : faut y mettre le volumineux-pas-trop-lourd, ainsi que tout ce qui ne servira pas avant le lendemain. En plus de ces critères, Stéphane doit y mettre ses affaires à lui : vivres de course, barres énergétiques, vêtements et casse-croute. Selon lui, nous devons prévoir chacun notre alimentation séparément : « autonome, on mange quand on veut, chacun de son côté; on n’aura pas le temps de pique-niquer ! En fait, faut raisonner perso, contrairement à ce qu’on pourrait croire… »

Bizarre ça : de la façon dont il parle, j’ai l’impression qu’on ne va pas se voir pendant 3 jours !

Fort de ces prescriptions très précises, nous nous sommes mis au travail en vue de faire nos sacs. Le mien fut fait en deux-deux : j’avais tout préparé dans des caisses, et il me suffisait de supprimer le matériel inutile suivant les options prises : pas les grosses, pas de piolet ni crampons acier, pas de bâtons, pas de matelas gonflable (véto catégorique de Stéphane !!!! « Moi vivant…. »), pas de gros gants, pas de genépi, etc….

Alors je me suis bien vite retrouvé tranquillement assis à blaguer pendant que Jérémie et Stéphane officiaient consciencieusement… »T’es déjà prêt Laurent ? Impressionnant, t’es pas laxiste du tout en fait ! », m’a complimenté Stéphane. Il m’a dit ça parce que juste avant, j’avais bu une petite Leffe que Jérémie avait décidé de ne pas emporter. C’est pour ça qu’il voulait dire que, malgré mes apparences désinvoltes et détendues, j’assurais quand même puisque j’étais déjà fin prêt.

C’est juste après que Stéphane a déclaré que son sac lui paraissait bien lourd, pour le peu qu’il avait l’impression d’avoir mis… »Boaf, t’as quand même la corde de tirage, les bières, les karrimats, tes vivres de course pour 3 jours, nos 3 paires de crampons… », ai-je répondu, plus pour participer à la conversation qu’autre chose. « Ha non non, j’ai pas tes crampons Laurent ! J’ai ceux de Jérémie mais tu ne m’as pas donné les tiens. Non non… » « Mais si, je te les ai donnés, c’est sûr ! »

Dans mon sac, j’étais sûr que non ! J’ai quand même jeté un coup d’œil, mais ils n’y étaient pas, ces fameux crampons ! Aussitôt, quelque peu perturbé, j’ai quitté l’ombre agréable de l’arbre au pied duquel nous avions éparpillé les affaires pour aller vérifier dans la voiture de Jérémie : et qu’est-ce que je vois pas ?????? La jolie pochette bleue avec mes crampons alu dedans, posée sur la banquette !!!!

Oh malheur de misère : encore un peu, et je partais sans mes crampons….Juste ça tiens ! Ha j’aurais eu fière allure, tiens, en vidant mon sac de fond en comble le lendemain matin au petit jour, pour aller à l’attaque…Oh le con ! Je suis revenu tout penaud sans rien dire vers les sacs, mes crampons à la main…Celui-là de « pas-laxiste-qui-assure-en-fait » !!!! Aussitôt, je prends les devants en toute honnêteté :

« M. Muge, c’est moi les gars : le type qui part la bouche en cœur faire une virée de trois jours dans les aiguilles de Cham’ sans ses crampons ! « Ha bon, fallait des crampons ???? Faut des crampons en haute-montagne ?? Pour aller sur les ???? Les quoi, vous dites ?? Les glaciers ???

De vous à moi, je suis passé tout prêt du désastre. On n’a pas le droit de faire ce genre d’erreur, quand on adhère à un tel projet, où on doit « se mettre la mission ». Faut pas le faire ça ! Du coup, j’ai pris le temps de tout repasser en revue consciencieusement, moi aussi : s’agit de pas être laxiste, quoi ! Détendu oui, mais pas laxiste…

Et donc on a fini par être prêt, non sans avoir fait fuir la pauvre jeune fille qui mangeait tranquillement son sandwich en lisant un livre : peuchère, la pÔvre ! Elle était assise à l’ombre bien tranquille, mais on était obligés de se rapprocher tout prêt, parce que c’était vraiment la seule tâche d’ombre du parking… »Désolé madame, on se met aussi à l’ombre pour faire les sacs, j’espère qu’on vous dérangera pas trop… », me suis-je excusé en arrivant.
« Oh non pensez-vous ! Pas de problème, vous ne me dérangez pas… » Deux minutes plus tard, elle refermait son livre et s’éclipsait le plus discrètement possible !

C’est que trois larrons qui s’apprêtent pour « se mettre la mission », ça tchatche, croyez-moi ! Et ça plaisante, et ça rigole, et ça chambre, et les vannes fusent. Et M. Muge par-ci, et le Koendelietzsch par là, et une anecdote, et Stéphane qui se tord de rire en secouant la main : « oh putain, la mission, qu’on va se mettre : LA MISSION ! Le big wall pour les nuls, qu’on va faire ! Oh ça, à mon avis, y a pas grand monde qui l’a déjà fait… »

Et des « TéDésup putain j’y crois pas ! Et des une TéDéSup avec le bivouac et le sac de hissage, j’y crois pas… », et des « Putain le con, le mec qui part sans ses crampons ! » Non, la pÔvre, franchement : elle se retrouvait confrontée d’un coup d’un seul à un univers farfelu et difficilement décryptable sans un long apprentissage des codes de ce milieu quasiment ésotérique et sectaire ! Je crois même me rappeler que Stéphane avait laissé l’autoradio en marche et les portières ouvertes pour avoir un peu d’ambiance. Comprenez-le : les hurlements de Noirs Désirs entrecoupés de riffs de guitares suraigus sur fond d’apocalypse sonore, ça permet de se mettre en conditions, quand on part pour ce genre de projet…

« SOYONS DÉSINVOLTES », hurlait Bertrand Cantat
« SOYONS DESINVOLTES »….

Pendant ce temps, Jérémie essayait de ne pas gaspiller la canette de Leffe qui avait déjà été crevée par les crampons, et nos affaires étaient éparpillées anarchiquement sur une bonne vingtaine de mètres carrés dans le désordre le plus absolu ! On devait avoir fière allure, globalement, vu de l’extérieur ! Mais attention hein : désinvoltes oui, mais pas laxistes !!!

Le départ

Et alors on a fini par partir pour prendre le train du Montenvers. Ce coup-ci, ça y était, on y allait pour de bon, SE METTRE LA MISSION.
« FAITES ATTENTION DE PAS ACCROCHER UNE VOITURE AVEC LES GROS SACS COMME ÇA…. »

a précisé Stéphane toujours soucieux du détail…C’est vrai que ce serait dommage que la course s’arrête là, suite à une pauvre altercation avec un automobiliste furieux…

Mais l’approche fut calme et sans soucis : dans le train, on s’est assis sur nos sacs posés par terre. Pourtant, une gentille employée faisait serrer les gens sur les banquettes du wagon : « messieurs-dames, c’est des banquettes 3 places : faites de la place s’il vous plait… »

Pour rigoler je l’ai apostrophée discrètement : « madame madame, là-bas y a une dame qui s’est pas serrée regardez ! », et de lui montrer une banquette sur laquelle était posée une dame quelque peu enveloppée, pour pas dire plus, et pour qui la notion de serrage sur une banquette de 3 personnes était une utopie absolument irréaliste…
Bon, ben au moins, ça a fait sourire l’employée du train, pendant que Jérémie essayait de retenir un sourire envahissant en marmonnant : « quel petit rigolo ce Laurent… »

On était d’humeur plutôt badine en fait ! Il faisait un beau soleil, la météo était excellente pour les jours à venir alors qu’il avait neigé en début de semaine, les températures annoncées étaient plus que douces (isotherme zéro à 4000 m la nuit !), les sacs étaient prêts, on était tous en forme et motivés, tout le monde avait adhéré au projet, je n’avais pas oublié mes crampons et Stéphane avait même accepté qu’on emporte de la bière pour le bivouac !

Ça, c’était vraiment bizarre de sa part honnêtement…Il avait même appelé le refuge, pour voir s’ils avaient de la Leffe en canettes alu, qu’on aurait pu acheter là-bas, en même temps que les 15 litres d’eau minérale…Et comme y en avait pas, il est allé en chercher à Chamonix le matin !
Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille, Stéphane aussi souple et prévenant sur la bière pour le bivouac ! Ce n’est qu’après coup qu’il m’est venu à l’esprit que ça faisait peut-être en fait partie de sa stratégie globale de faire adhérer le groupe au projet…

La montée au refuge

Nous nous sommes assez vite retrouvés tous seuls sur la Mer de glace, loin de la foule des touristes du Montenvers et de toute son agitation, si bien que l’ambiance est devenue tout-à-coup très calme. Les sommets spectaculaires et gigantesques du Petit Dru, de l’Aiguille de la République et des Grandes Jorasses nous dominaient de leur grandiose stature, et je crois que nous avons réalisé à ce moment précis que nous étions à présent entrés dans ce monde étrange et différent qu’est la Haute-Montagne.

Nous avons cheminé un moment en silence, totalement imprégnés par l’atmosphère sacrée de ces lieux fantastiques. Quelle était loin tout d’un coup, l’excitation débridée des préparatifs !

C’est Stéphane qui a repris la parole enfin pour mettre fin à cet envoûtement subit : « regarde Jérémie, t’as qu’à suivre les pierres prises dans la glace à flanc de la bosse, par là, comme Laurent… » Nous étions trois, pas encore encordés, mais indissolublement liés par un projet commun, et Stéphane guidait du coin de l’œil et du conseil son petit monde…

De spectaculaires moulins furent l’occasion de nous émerveiller collégialement devant ces phénomènes glaciologiques un peu mystérieux : mais où elle plonge, toute cette eau ???? Et y a quoi là-dessous ?? Et ça descend profond ???? C’est à cette occasion que nous avons appris qu’un captage d’eau avait été reconstruit récemment grâce à la perforation d’un tunnel sous-terrain sous le glacier ! Un ami à Steph’ y avait même passé quelques mois, sur ce surprenant chantier ! Marrant ça : je n’imaginais pas qu’il existait un captage d’eau jusque sous la Mer de Glace !!!

Les échelles se sont présentées à nous sans que nous ayons vu le temps passé, et c’est avec énergie que j’y ai pris pied : barreaux saisis à pleine main, et en-avant Guingamp ! Une-deux, une-deux…On a vite fait de faire monter le cardiaque, sur ces échelles, même si on croit aller doucement !

« Oh Laurent, pas trop vite dans les échelles : je vais avoir besoin de toi demain, moi… », m’a interpellé Steph’ subitement.
J’ai rien répondu, mais j’avoue que j’ai pas vraiment compris le sens de son interpellation sur le moment. « Besoin de moi ? Quoi « besoin de moi » ??? Pour l’assurer ? Ben oui, bien sûr que je vais l’assurer comme il faut, du mieux que je peux…Quel rapport avec les échelles d’aujourd’hui ???? »

Vous l’aurez compris : j’aurais dû avoir la puce à l’oreille, encore une fois !!!!! Avec toutes les puces que j’aurais dû avoir à l’oreille, depuis le début de l’histoire, y aurait de quoi faire quelques cartes, croyez-moi…Mais non : encore une fois je n’ai rien vu venir… Mais bon : j’ai ralenti quand même, histoire de respecter l’ordre établi de la cordée, et puis aussi parce qu’il n’y avait aucun intérêt à m’éloigner de la bonne compagnie de Stéphane et Jérémie.

On a donc pris un pas très lent, tranquille, bien posé.

Et la longue traversée vers le refuge est enfin arrivée, marquant la fin de la plus grosse partie de la montée.

Nous avons enfilé les derniers courts lacets en blaguant à propos de l’accent yankee que j’avais imité dans un refuge, en Bolivie, attablés avec des américains justement ! « You know man, I was just climbing a fucking offwidth, which was so hard but so beautiful you know man, but I was not feeling so good, man  » Et ci et ça, et patati et tralalère, et on est arrivés au refuge sans s’en apercevoir.

Le refuge adossé à la muraille

Jusque-là, tout allait bien, et au-dessus de nos têtes, en levant les yeux, le programme du lendemain apparaissait comme un enchantement : en tout cas, c’était clair que la marche d’approche serait des plus courtes : le refuge de l’Envers, il est vraiment adossé à la muraille !!!! Encore plus près que celui du Soreiller, pour dire !

Pour ma part, j’ai vite été jeté un petit coup d’œil à l’accès au départ de Grépon-Mer de Glace, au-dessus du refuge, parce que j’ai en tête d’y aller un de ces jours bientôt, figurez-vous… Et après, j’ai consciencieusement pris soin de bien veiller à surtout bien bien m’hydrater, comme il se doit : la gardienne m’a choppé d’entrée de jeu d’ailleurs, suite au coup de fil de Steph’ : « C’est vrai qu’on n’a pas de Leffe, nous, que de la bière normale… »
« Boaf, ce n’est pas grave hein, on la boira quand même ! », ai-je répondu tout sourire, amusé par le petit branchage tout-à-fait légitime ! « Vous n’avez pas une ambrée ? », ai-je rajouté à brûle-pourpoint. Bien m’en a pris ! Elle avait une excellente « Mont-Blanc » ambrée tout-à-fait acceptable, nom d’un vinzou, comme j’ai fini par l’admettre après une copieuse dégustation !!!!

On a super bien mangé aussi : bœuf bourguignon à volonté oh ! Avec les macaronis, le râpé, la sauce et tout et tout ! Une tuerie, ce refuge, je vous le dit !

Stéphane a énormément discuté avec tout plein de gens, un coup dehors, un coup à table, un coup vers les gardiennes, un peu de partout quoi, si bien qu’au bout d’un moment qu’on l’avait plus vu, on a été tout surpris de le voir arrivé : « bon, les gardiennes m’ont donné une mission les gars : faut qu’on fasse faire la voie à une vache en peluche, qu’on la prenne en photo au relais et tout et tout… »

Putain, le délire ! Du jamais vu pour moi de la part de Stéphane ! Le Stéphane que je connaissais d’avant de quand on était jeune, c’était celui qui m’avait déclaré de but en blanc au refuge de la Pilatte « J’aime pas les gens », tout renfrogné et tournant le dos à la salle…Quelle transformation ! Marrant quand même…Bon ben, c’est parti pour la vache en peluche alors, ok ! Du moment qu’on emporte aussi ma canette de Leffe…

Et zou, ce fut le matin : rapide et efficace, pas le temps de pinailler, on est partis avec Jérémie tous les deux vers l’attaque, sans plus voir Stéphane qui avait disparu 10 minutes plus tôt en envoyant un sonore : « allez les gars, à plus : on se retrouve au sommet hein ! », pour bien montrer qu’on n’était pas là pour enfiler des perles, non plus !

On l’a retrouvé au niveau du petit bout de névé raide qu’il fallait gravir pour aller à l’attaque. Avec Jérémie, on a cramponné, et on s’est même encordé : J’ai envoyé Jérémie devant d’ailleurs, comme on l’avait fait à la Pointe d’Amont, car avec mes petites chaussures d’approche, j’étais moins sûr que Jérémie sur la neige dure du matin.

La rimaye

Dans la fissure relativement confortable de l’attaque, presque sous la lèvre de la rimaye, nous nous sommes apprêtés suivant les consignes de Stéph’ : c’est que les choses devenaient sérieuses, car le fameux hissage du sac allait bel et bien commencer. J’étais très concentré sur ce que j’avais à faire, et sur les consignes et explications de Stéphane, lorsque sans que j’y pense vraiment, un espèce de rejet gazeux s’est présenté comme cela arrive si souvent en montagne. Je n’y aurais pas plus prêté attention que ça, si je n’avais pas dû tout-à-coup violemment stopper toute émission quelle qu’elle soit : je croyais faire de la musique, et c’est en fait de la peinture qui se présentait !
Le gainage fut d’une violence inouïe, et je me félicite d’avoir conservé un tant soit peu de muscles abdominaux et d’avoir des fessiers puissants : ce n’est qu’à eux que je dois mon salut…Oui, car la course se serait arrêter là pour moi, de façon certaine et inéluctable !

C’est en serrant les dents, sans vraiment pouvoir parler, en gardant les fesses serrées et sans lever les pieds que j’ai réussi à monter un peu au-dessus et à rejoindre le fond de la fissure : une seconde plus tard, je m’étais libéré d’une quantité impressionnante de matière, ce que mes compagnons ont tout de suite compris d’ailleurs : je ne suis pas du tout chiraquien, notez bien, mais là, je reconnais en toute honnêteté qu’entre le bruit et les odeurs….

Ouf, encore un désastre d’éviter pour moi…Décidément, que de pièges à déjouer, avant que de pouvoir enfin « me mettre la mission ». Plus tard dans la voie, on en a rigolé aux larmes avec Jérémie, de cet épisode du matin à l’attaque : c’est que ça c’était vraiment joué à pas grand-chose, et qu’il m’avait été totalement été impossible de rester discret…

La grimpe

Et le moment du départ est enfin arrivé : Stéphane est parti en tête, tandis que je l’assurais. Jérémie était près du sac de charge, prêt à me le faire passer quand le moment serait venu.

Stéphane est arrivé au relais, et nous avons positionné le sac bien à l’aplomb : tout était prêt. »OK SAC ! », ai-je crié alors tout fort, comme j’allais le faire si souvent au cours des jours à venir…

Et c’est alors là que j’ai entendu pour la première fois l’effroyable bruit d’énorme déchirure qui allait nous accompagner pendant les trois jours que durerait la mission : « SCROUUUUUUUUUUUUUUTCH…..CRAAAAAAAAAATCH…..CROUUUUIIIIIIIIIITCH……SCROOOOOOOOOOOOUUUUUUUUUUUTCH…. »

Bien rythmé, au gré des énormes efforts déployés par Stéphane pour tirer avec tout son corps sur le jumar, le sac montait d’un cran vers le haut, en raclant affreusement le granit à gros grain de l’Envers des Aiguilles. Avec Jérémie, nous étions au moment crucial du départ pour une aventure extraordinaire en immersion granitique et alpine totale. LA MISSION, QUE NOUS ALLIONS NOUS METTRE, LA MISSION »…..

C’est parti : le sac monte d’une bonne encablure, et je crie à Stéphane « DEPART BLEUE ! » en m’engageant dans la fissure de type offwidth. A fucking beautiful one, I say! C’est vrai que ça attaquait en offwidth, mais en réalité, c’était plutôt une escalade sur bossettes et grattons sur la paroi qui bordaient cette large fissure-cheminée. « Bon alors, ils sont où, ces passages en fingerlock promis par Stéphane la veille ????? »

Encore tout excité rien qu’en me remémorant la scène, je m’éloigne du sujet : allez, revenons aux choses sérieuses ! Et revenons-en à cette première longueur, dans laquelle j’ai retrouvé le soleil, le bon soleil qui va nous réchauffer et même nous griller de ses bons rayons au cours des trois jours à venir. En arrivant au relais, j’ai retrouvé Stéphane en pleine action, en train de finir de hisser le sac à grands coups de reins, utilisant tout son poids, en un ample mouvement de tous le corps vers le bas, pour tirer sur le jumar et ainsi monter d’un cran notre charge.

Plus haut dans la voie, la répétition de ce spectacle vigoureux, dynamique, athlétique et pêchu m’a ramené en mémoire le film China Jam avec Sean Villanueva : d’un coup ça m’est revenu à l’esprit, cette ambiance de joyeuse débauche d’énergie créée par ce joyeux drille lorsqu’il entonne de revigorants chants celtiques au cours des mémorables séances de hissage du matériel dans la paroi ! C’est fou : tout d’un coup je me suis senti dans le film…Incroyable percutage de souvenirs d’ambiance d’un film et de réalité vécue. Un grand moment pour moi, que ce fut alors, cette prise de conscience… »Mais je suis en plein dedans-là, comme dans le film ! Merde alors, c’est complètement fou cette histoire… »

Ça peut vous paraître étrange que j’ai mis tant de temps à m’en rendre compte, de cette analogie flagrante entre le film et notre ascension, mais il faut bien que vous compreniez qu’en ce début d’ascension j’ai été absolument phagocyté par toutes les tâches que je venais de découvrir…En effet, j’ai vite été irrémédiablement accaparé par la redoutable récurrence, la formidable densité et l’incommensurable ampleur des besognes à accomplir simultanément.
Bon déjà, tout bêtement, grimper. Juste ça….Ouais, parce que le fameux 5c rencontré dans les longueurs clés s’avérait fort préoccupant, comme je l’ai immédiatement constaté dans le premier crux de la voie : le fameux dièdre Banane…Concentration, précision, détermination, efficacité, recherche, économie de gestes et de dépenses physiques …BÔBÔBÔ….fallait tout mettre ce que je savais faire pour enchaîner sans passer trop de temps ni faire trop le bourrin.
Et de temps en temps, ce n’était pas des sensations glorieuses, dans un passage ou l’autre…carrément pas toujours l’aisance et la sérénité pour moi, dès fois ! Plutôt l’impression d’un passage aléatoire que je n’aurais absolument pas tenté en tête…

Ensuite, m’occuper du sac de charge. C’est pour ça que Stéphane m’avait dit qu’il aurait besoin de moi. Et c’était vrai, sûr de sûr : ça y est, j’avais capté pourquoi, il disait qu’il allait avoir besoin de moi !
Parce que le sac, il se bloque dès qu’il peut, le sac, et aucun effort de Stéphane même surhumain ne peut alors le faire bouger d’un millimètre…Une petit saillie dans la dalle, le haut d’une fissure qui se referme, un minuscule toit : tout est bon pour bloquer le système. Il fallait donc que je garde en tête de pouvoir intervenir.

Je devais avoir ce sac au coin de l’œil, et régulièrement prendre le temps de tirer sur la corde qui me reliait à lui pour le sortir de toutes ses positions de blocages. J’y ai laissé un jus, au cours de cette journée, mais un jus !! Ah ça, c’était formateur ! La grimpe n’était que secondaire finalement pour moi : je devais plutôt m’occuper de trouver un placement stable en vue de dégager une main, sans toutefois me dauber de l’autre, pour pouvoir tirer, pousser, secouer, mettre un taquet ou raffuter ce foutu sac, si précieux pourtant par ailleurs, puisqu’il contenait toute notre vie pour les heures à venir : duvets, doudounes, eau (15 litres), grosses chaussures, crampons, piolets, jambons, pain, comté, et autre denrée de survie indispensable telle que ma canette de Leffe ! Et puis y avait la vache accrochée dessus aussi. Concomitamment, je passais aussi devant Jérémie pour lui éviter l’éprouvante tâche de la récupération des camalots.

Enfin, pour conclure, je continuais à porter mon sac, pour permettre à Jérémie d’accrocher le sien au cul du sac de charge dans les longueurs clés. Le but avéré de cette stratégie était de lui faciliter au maximum l’escalade, afin qu’il puisse sortir un peu mieux son épingle du jeu, et profiter lui aussi de ces magnifiques mouvements de Dülfers en granit. N’étant pas grimpeur à la base, c’était le moins qu’on puisse faire avec Stéphane, en contre-partie notamment de l’adhésion quelque peu forcée que nous lui avions arrachée sous la contrainte pour le faire adhérer à ce projet tédésup sur 900 mètres !

A savoir : mauvaise foi, occultation de la vérité, culpabilisation, persuasion abusive, arguments erronés et fallacieux, comparaisons favorables totalement exagérées, pronostics irréalistes, niveaux abusivement sous-évalués, utilisation de l’hypnose, et enfin, le comble du comble, le recours par Stéphane à l’argument injuste et malhonnête qui est le suivant : « je l’ai faite avec ma mère et un autre gars que je connaissais même pas, rencontré au refuge : j’ai couru dedans, à corde-tendue dans les longueurs…J’ai trouvé que ça déroulait vraiment tranquille… » Et on n’oserait pas aller dans cette voie. Oh la honte : quoi ! Mais quel genre d’alpinistes serions nous alors, je vous le demande…des mickeys !? Alors bon, au moins que Jérémie puisse être dans les meilleures dispositions possibles pour que ce projet ne soit pas pour lui qu’un long et pénible chemin de croix…Léger, le Jérémie, donc ! Et concentré sur sa grimpe, et rien que sur sa grimpe.

Il en a chié quand même, peut-être même plus que moi encore je crois bien…C’est qu’y a des 5c qui confinent au 6b dans cette voie, de vous à moi ! Et subtils en plus, les 5c. Subtils, et en Dülfers même, les passages, souvent. Voyons voyons, comment dirais-je ?…. »SUBTILEMENT EN DÜLF’  » Ou bien plutôt : « DÜLFEREMENT SUBTIL » ??? Non non, je sais : « LA SUBTILITE SELON DÜLFER » !! Je l’ai je l’ai, ça y est : « SUBTILITES DÜLFERIENNES », qu’il faut l’appeler, cette voie ! Quoi, c’est déjà fait ? Aaaaaaah booooooon… c’est donc bien de la dülfer très subtile, qu’il faut faire alors : tout ça se confirme !!! LA VARIANTE EN PLACEMENT EN ÉCART !!!! D’OÙ LE NOM « SUBTILITÉS »…FAUT Y PENSER, A CHANGER DE TECHNIQUE A CE MOMENT LA !! C’EST TOUTE LA SUBTILITÉ DE CETTE VOIE…

Mais je m’éloigne du sujet encore une fois, et je me dois de revenir à un sentiment intérieur, que dis-je, une émotion, qui s’est manifestée à moi au troisième relais, juste avant la première longueur du fameux dièdre Banane… Cette émotion, ce fut une subite angoisse relativement bien balancée dans son genre, lorsque j’ai découvert Stéphane au troisième relais, suspendu dans le vide sur deux malheureux Camalots, en train de forcer dessus comme un damné pour hisser le sac !

Oh FAN DE PIED !!! Alors là j’ai pris cher, très cher…Vraiment très cher ! Moi qui rajoute toujours un troisième point au relais quand il y a déjà deux bons pitons, et qui place en vitesse tout ce que ma grappe contient encore de nuts et de camalots lorsque le relais n’est pas déjà existant !!!!! BÔBÔBÔBÔBÔBÔBÔ…..

Votre serviteur, sur ce coup-là, il a dû faire peur à voir d’un coup ! Blanc comme un linge, les yeux exorbités, la bouche ouverte sans aucun son vraiment audible qui sort, les bras immobiles, les jambes tremblantes, les mains inutilement mais désespérément crispées sur des prises inconsistantes…

C’est peut-être pour ça que Stéphane a senti le besoin de me rassurer sans que je n’ai rien demandé pourtant, incapable que j’étais d’articuler le moindre son : « Putain, deux camalots béton de chez béton, c’est génial ! C’est mieux de faire relais ici, bien dans l’axe, avant de partir dans le dièdre vers la droite…Tu seras bien ici pour m’assurer en plus ! Tiens, vas-y : pends-toi, tu seras mieux… » « Hein, quoi qui dit le monsieur là ? Me pendre ? Quelle idée saugrenue ! Vous n’auriez pas plutôt un BON GROS PERFO QUE JE PLACE UN GOUJON DE 12 DES FAMILLES !!!!!!! AU SECOURS : JE SAVAIS PAS QU’Y FAUDRAIT FAIRE CA MOI, SE PENDRE SUR DEUX CAMALOTS A TROIS ET TIRER EN PLUS POUR HISSER LE SAC SUR LE RELAIS !!!!! AU SECOURS !!! »

Panique et toute cette sorte de chose, quoi….Qu’il m’a bien fallu contenir coûte que coûte, car j’étais en train de m’apercevoir tout ce que l’adhésion au projet initiale avait de pervers, mais de capitale !!!! Peut-être est-ce elle qui m’a donné la force de ne pas partir en tremblements nerveux et autres tics-tocs révélateurs d’un CRAQUAGE TOTAL ET IRRÉMÉDIABLE !!!!

Je me suis donc « pendu » sur le « relais », si on peut dire, et j’ai entrepris de procéder aux manœuvres habituelles : rendre le matos au premier, dégrafer les chaussons (nous avions mis les chaussons, oui : les grosses ça pouvait faire hein, dans le 5, les grosses, ça le fait bien hein, mais bon…pas ici !), passer la corde dans la plaquette pour s’apprêter à l’assurage, boire une petite gorgée au bidon de bretelle de sac pour essayer de redonner quelque peu de souplesse à une langue totalement sèche, dure et figée dans la bouche… « C’est bon, tu peux y aller », ai-je réussi à murmurer à Stéphane…

« OK super ! C’est cool, hein ? Allez, j’y vais : dans quelques mètres je vais pouvoir mettre un bon camalot pour protéger le relais…Putain je suis super content d’être là, c’est génial ! Du mou Laurent, ça tire un peu…mou sur la bleue putain !…Alors, il est où, ce dièdre Banane ? HuHuHu !!! » Opposition de style et de ressenti, s’il en fut, à cet instant précis… Ce Steph’, quel phénomène tout-de-même, avec ses chaussons bleus raccourcis qui lui torturent les moignons, et son éternel enthousiasme comico-rigolard-auto-motivant devant les difficultés rencontrées ! Du style : « P’tain mais c’est duuuuuuuuuuuuur ! Oh la blague ! Du 5a, tu parles ! HuHuHu, du 5a ! P’tain mais quel con….mais que je grimpe mal, l’handicapé…

Pendant que j’assurais mon leader consciencieusement, les yeux rivés sur ces deux camalots mystérieusement solides et absolument immobiles, je me laissais aller à repenser à l’interview de Patrice Glairon-Rappaz dans le film sur « Are You Experienced », au Nuptse : « Stéphane quand il fait un relais, je sais que je n’ai pas besoin de rien regarder : c’est sûr… »

Mais moi alors, pourquoi moi j’ai peur du relais de Stéphane ? Si Glairon-Rappaz y dit que c’est bon, c’est que c’est bon…Ce serait peut-être qu’il me faut passer un cap et basculer enfin dans une confiance réconfortante et bienfaisante…peut-être bien que c’est sûrement ça qu’il faut que je fasse… » J’en étais là de mes cogitations secrètes, et je vous avoue que malgré ces bonnes résolutions, je me sentis fort soulagé lorsqu’un camalot fut enfin placé entre Stéphane et mon relais ! Et que j’ai impatiemment attendu, trouvant le temps bien long, qu’un second fut enfin, enfin, enfin, posé…

J’ai réalisé que je n’avais pas encore du tout intégré les réelles possibilités de ces engins mécaniques fantastiques, bien que j’en fisse une promotion si enthousiaste qu’on me surnommât Camalot…

Pendant ce temps, Stéphane avançait dans le dièdre Banane : il ne courrait pas, mais les arrêts étaient courts, la recherche des pas efficaces et jamais bien longues. Quant à la pose de points de protection, elle ne lui prenait pas de temps outre mesure, car il ne ressentait pas le besoin de plus protéger que ça, à mon goût, ce qui est une très bonne chose pour le bon déroulement de l’escalade. Cela consomme moins d’énergie physique et nerveuse, le temps de chercher où et comment et quoi et combien mettre, et aussi ça permet d’économiser un temps précieux. Je sais que moi, dans le 5/6, quand il faut protéger, les longueurs me prennent en général un temps fou, et que je ne peux pas en espérer en enchaîner beaucoup beaucoup…

Cette SUBTILITES DÜFERIENNES » dans laquelle Régine la mère de Stéphane avait couru m’apparaissait une sérieuse escalade. Trés sérieuse. Du genre que je ne saurais pas assumer en tête. Et de toute façon je n’oserai jamais me pendre et faire monter un second sur un relais que j’ai construit moi-même à base de camalots…

A quoi bon compter ?

Bon, 4è et 5è longueur. Sur combien ? Ben, je ne sais plus trop en fin de compte, parce que j’ai perdu le fil après, quand le soir a commencé à arriver. De toute façon, finalement, je me suis bien rendu à l’évidence que c’était inutile de gaspiller mes capacités intellectuelles à essayer de suivre le compte des longueurs, style pour maîtriser la progression. Oui, je m’en suis rendu compte finalement que DE TOUTE FAÇON IL Y A TOUJOURS UNE LONGUEUR DE PLUS A FAIRE !

J’ai tenu à peu près bien le décompte jusqu’à l’extraordinaire dièdre-majeur-remarquable-extraordinaire, que j’attendais avec impatience, et aussi une légère appréhension. Nous sommes arrivés au pied après avoir négocié plein-plein de longueurs de transition, plus ou moins entrecoupées de vires où nous fîmes de confortables relais. Un passage cependant fut plus difficile, un joli passage pieds à plat en tirant fort sur les bonnes inversées du toit, à protéger entièrement comme il se doit ! Avec même une petite démonstration au passage de comment lâcher les deux mains au réta de sortie en coinçant habilement le genou gauche derrière l’inversée !!! Jolie grimpe, technique, extérieure, engagée mais vraiment franche au moins…

Mais à présent, avant d’en venir enfin à ce passage remarquable du dièdre fabuleux qui est extraordinairement majeur – et qui m’a réservé une belle surprise comme vous le verrez plus loin…-, il faut absolument que je vous raconte comment ce filou de Jérémie a utilisé les grands moments de repos auquel il avait droit pendant que je m’escrimais avec toutes les manœuvres, que je devais faire car nous nous mettions la mission, et Stéphane, il avait besoin de moi Stéphane…regardez un peu comment il en a chié, en réalité, le cousaiiiiiing !

Et après il me faisait pas le style « c’est dur, j’en peux plus, je tire tout le temps », et « sec jaune ! sec sur la jaune ! », et ci et ça….Oh le cinéma, oh le mytho…La prochaine fois, je me mets au poste où on s’occupe de la peluche pour les gardiennes de refuge, moi aussi !!!!Ha non, vraiment, elle est raide celle-là tiens ! Bon après, ça a eu quand même du bon, cette initiative habile de Stéphane pour occuper Jérémie pendant qu’on grimpait. C’est pas bête ça : faudra que je pense à emmener un genre de BigJim, ou un Action Joe, pour occuper Jérémie au relais !!!! Pas bête dans le fond…Fallait juste y penser !

Mais trêve de digression, et revenons au pied du dièdre splendide…Bon, au relais, au pied, juste dessous, écrasé par la verticalité immense du head-wall, par sa largeur, par son immensité, perdu dans cette mer infinie aux couleurs si chaudes, j’ai assuré religieusement Stéphane en me faisant tout petit.

Stéphane, il a assuré le spectacle, et fait monter la pression d’un bon cran, en nous expliquant à mesure combien c’était dur…mais beau…mais dur…ça avait l’air tendu en tout cas, pas si franc pour les mains dans la fissure, et tout en adhérence pour les pieds.

Enfin parvenus au relais, Stéphane a fait tombé son verdict définitif : « Putain c’est génial, fabuleux…Si t’aime pas cette longueur, alors là, c’est qu’y faut changer d’activité là… »
Sa sentence m’a percuté l’esprit…Ha ouais merde, c’est vrai ça après tout ! Si ce n’est pas là qu’on se régale, ce n’est pas la peine de continuer…C’est vrai ça !

Cette subite révélation m’a copieusement aidé à me détendre et à profiter pleinement de ce délire fabuleux de protogine absolument unique au monde de l’Envers des Aiguilles ! J’avais aucune envie en effet de me mettre au badmington, ni à la pétanque, et encore moins à la belote coinchée… Et c’est complètement reboosté par cette amusante remarque de Stéphane que je me suis donc élancé fébrilement vers LA longueur de ma vie !
« STÉPHANE, STÉPHANE : C’EST BON, JE PEUX CONTINUER CETTE ACTIVITÉ TU CROIS ? NON, PARCE QUE MOI, JE VOUDRAIS BIEN CONTINUER EN FAIT… »

Au relais, en assurant Stéphane dans la première longueur du dièdre majeurement extraordinaire, ce que je pouvais apercevoir de ce dièdre m’avait laissé peu d’espoir de sortir en une seule longueur de 50 mètres. De toute façon, Stéphane devait vraiment être vigilant au sujet des longueurs de corde : comme il lui était rigoureusement impossible de continuer à corde-tendue si par hasard au bout des 50 mètres il ne pouvait pas construire de relais, il devait en fait en permanence écourter les longueurs dès qu’un bon emplacement de relais se présentait. Pas question de merder à ce niveau-là.

Bon, du coup, j’avais bien compris qu’il y aurait un relais dans ce dièdre. Ce qui eut lieu bien sûr. C’est en fait en rejoignant le relais suivant, en finissant cette deuxième longueur, après une escalade toujours aussi pure et limpide, que j’ai eu la grosse surprise, en regardant plus haut, de ne pas voir la fin du dièdre !
« Mais c’est quand qu’on sort du dièdre Steph’ ? », ai-je demandé naïvement. « Ah non mais là on sort pas encore, y a encore trois ou quatre longueurs en dièdre, je sais plus trop… »

Pfiouh….J’étais loin du compte ! Mes repères habituels étaient complètement dépassés dans cette Subtilités Dülfériennes! Vers le haut, en fait, il était impossible de comprendre ce qui nous attendait : la raideur du headwall écrasait tellement la vision de la paroi que, d’où nous étions, il était impossible de comprendre la structure des passages et des longueurs au-dessus ! C’était incroyablement déroutant… Au-dessus, je voyais la longueur suivante, mais pas moyen de comprendre où ça grimpait plus haut, ni d’apercevoir ces longueurs en dièdre…

Au-dessus, pas moyen de comprendre où ça grimpait plus haut…

Seul un énorme bloc gros comme un camion, et que j’avais repéré sur notre droite depuis le début parce qu’il émergeait étrangement de la paroi? Comme un tiroir qu’on n’aurait pas refermé, me permettait de me faire une idée de notre progression.

Le pilier Cordier aussi, sur notre gauche, se rapprochait régulièrement de nous, ce qui signifiait que nous approchions du point de convergence de toutes les lignes de la face, puisque ce pilier la bordait. M’enfin ça se rapprochait pas vite…

Et toujours cette raideur au-dessus…Et partout du granit, des vagues de granit, une mer de granit, un océan de granit, un tsunami de granit qui nous submergeait et nous engloutissait !

Vers l’ouest, nous avions une enfilade de quatre arêtes en comptant le Cordier, toutes plus hérissées de gendarmes et d’aiguilles les unes que les autres. Notre environnement immédiat était fait de granit, partout : à gauche, à droite, dessus, dessous, partout rien que du granit…

La Mer de Glace tout en bas nous offrait son apaisant spectacle en déroulant ces anneaux réguliers, tout en courbes et en douceur. En face, l’horizon était barré par la longue muraille qui s’étend des Jorasses à la Dent du Géant.

Entre cette muraille et la Mer de Glace, au pied du massif des Périades, juste au-dessus de la moraine de la Mer de Glace, nous avons toujours eu en ligne de mire une jolie petite prairie toute mignonne, toute verte, toute confortable, comme un petit paradis caché en ces lieux austères et grandioses, située dans une minuscule combe, et que Stéphane avait repérée dès la veille : selon lui, c’était typiquement l’endroit parfait pour y installer un camp en expé. Quand on trouvait un tel site pour le camp au cours d’une expé, c’était génial !

Nous, accrochés à la paroi, pendue dans nos baudriers, nous aurions volontiers reposés nos muscles endoloris en nous y allongeant voluptueusement, dans cette combe !

En plus, pour encore contribuer à bien nous faire comprendre qu’on était loin d’en avoir fini avec les efforts, le soleil était passé derrière les arêtes à l’ouest, et le froid est subitement tombé sur nous d’un coup, en une minute ! C’est incroyable la différence que ça a fait d’un coup, avec ou sans les rayons du soleil.

Ce froid, cette absence subite de lumière vive, et la fatigue globale accumulée, m’ont immédiatement fait trembler : je me suis senti très affaibli et presque fiévreux tout à coup. J’ai donc aussitôt remis le stretch et même la doudoune ! Et la capuche sur le casque aussi…Ouf : à l’abri, bien engoncé dans les plumes, je me sentais beaucoup beaucoup mieux tout-à-coup : là, je pouvais continuer encore sans souci, j’étais bien ! Ah là, oui, ok, ça pouvait faire !

Jérémie a ressenti le même besoin que moi, mais comme son sac était pendu sous le sac de hissage, lui-même pendant sous le relais, ça l’aurait obligé à faire tout plein de manips compliquées et pénibles pour atteindre ses affaires. Alors je lui ai proposé ma gore-tex que j’avais en rab, qu’il a aussitôt enfilée voluptueusement…et gardée jusqu’au bivouac, dont nous étions encore loin à cet instant…

Pour Stéphane ce fut simple, car il avait mis ses vêtements sur le haut du sac de charge : bien vu ! Parce qu’on n’aurait pas pu du tout vider ce gros sac pour en extraire la polaire et la veste qui auraient été laissées au fond…Mais Stéphane, ce n’est pas M. Muge non plus !

Finalement d’ailleurs, cet épisode me rappelle de ne pas oublier de revenir sur un point crucial : nous n’avions en fin de compte jamais fonctionné « perso », comme Stéphane l’avait prédit ! Mais alors pas du tout, à aucun moment !

Pour boire, on utilisait tous mon bidon de bretelle de sac (celui de Jérémie était dans mon tee-shirt pour pas qu’il risque de tomber du train de sac !). Je tendais le bidon à Stéphane à chaque relais, le forçant à boire une goulée, pour une hydratation régulière optimale.

Pour le casse-croûte, on a tous mangé mon pique-nique qui était facilement accessible dans mon sac, lors de l’unique arrêt que nous fîmes (au milieu du dièdre époustouflant je crois bien…). Et ensuite on a continué de même : on a toujours fonctionné en partageant au même moment les mêmes victuailles.

Lorsque j’en fis la remarque à Stéphane, que finalement on fonctionnait pas du tout en mode « perso », il m’a répondu qu’en fait, le truc, c’est de passer du perso au collectif dès que nécessaire, s’adaptant de façon optimale à la configuration rencontrée !

Pour vous dire, finalement, en y réfléchissant bien a posteriori, je suis parvenu à la conclusion limpide que nous étions en permanence restés en mode collectif, même pour aller à la selle !!!! Mais j’anticipe là…Je vais trop vite !

Pour le coup, en cet fin d’après-midi, avec Jérémie, on était complètement fumés ! Fracassés, on était…C’était le FRACA CLIMBA STYLE en bonne et due forme. Et c’était en plus loin d’être fini…

C’est donc en luttant vaillamment que nous progressions, profitant au maximum des arrêts au relais. C’est ainsi que nous sommes parvenus à la dernière longueur du dièdre fabuleux, enfin !

Le dièdre continuait toujours et encore, toujours aussi parfait, toujours aussi beau, mais tout en haut de cette ultime longueur, il était fermé par un toit. Au-dessus, un bastion d’une raideur effroyable, surplombant, indiquait clairement qu’il fallait filer à gauche au niveau du toit, vers une zone visiblement un peu « couchée ». Le toit se prêtait en plus parfaitement à cette stratégie car il était séparé de la paroi par une splendide fissure nette et franche, à prendre en inversée.

A notre gauche, le pilier Cordier s’était encore rapproché. On ne l’avait pas encore rejoint, mais tout ça indiquait qu’on allait dans le bon sens !

Stéphane est parti dans la longueur avec enthousiasme : il s’en souvenait parfaitement, de cette longueur exceptionnellement belle, même qu’il n’avait pas fait relais à la l’époque : corde-tendue dans le toit! Lorsque nous découvririons juste après les difficultés du passage, cette progression à corde-tendue nous est apparue dans toute sa difficulté : quasiment inimaginable…

Notre concentration et notre tension sont remontées d’un coup en flèche, en observant Stéphane grimper : c’était une des longueurs-clés, la plus dure vraisemblablement. Nous étions au pied du crux, après cette longue journée épuisante ! Et il allait quand même falloir assurer…

C’est les quinze mètres avant d’atteindre le toit qui ont retenus Stéphane le plus longtemps : la fissure était quasi-bouchée, offrant des prises fuyantes, maudites, pas bonnes…à gauche et à droite, les grattons et les réglettes étaient totalement absents. Stéphane en a chié ! Il a beaucoup protégé d’ailleurs, plaçant habilement des camalots et des aliens en-veux-tu-en-voilà ! « Comment a-t-il fait ? », me direz-vous fort justement, puisque la fissure était bouchée et arrondie…Et qu’il n’y avait pas de bonnes prises franches pour lâcher une main…

Hé ben, je ne sais pas du tout, à vrai dire !! Pour moi ça reste un grand mystère…Et pourtant je l’ai bien vu les poser, ces coinceurs ! Et c’est moi qui les ai enlevés ensuite…C’est l’excellence technique, je ne vois pas d’autres explications…

Ensuite, dans la traversée au niveau du toit, il a été beaucoup plus vite, et après le réta de sortie à gauche, totalement maîtrisé tout en placement et en finesse sans aucun effort physique, il a filé installé son relais suspendu juste au-dessus. On le voyait suspendu à notre aplomb plein gaz, à côté du bastion surplombant : le délire !!!!!

« C’est dément cette longueur ! La Favresse brothers pitch!!! Mais c’est dur, ce n’est pas 5c…C’est du délire : 5c ! Au moins 6b je pense, et y en a qui côte 6c sans problèmes ce genre de longueur !! »

Excellent ! Hé ben, c’était à nous maintenant, d’y aller, dans la longueur démentielle, la plus belle de la voie, la longueur de notre vie, elle était là : c’était maintenant ! Une ambiance, au pied de cette longueur, mais une ambiance !!! Relais suspendu avec au-dessus un dièdre lisse et vertical coiffé d’un toit, entouré de parois abruptes, impressionnantes, au bord d’un bastion surplombant ! Difficile d’imaginer plus d’ambiance en fait !

Je ne vois pas très bien ce qu’on pourrait rajouter pour augmenter la pression sur le valeureux petit grimpeur qui s’élance du relais plein d’espoir…: une chute d’eau juste à côté comme au Salto Angel éventuellement ?

Cependant, une fois lancé dans l’enchaînement des pas et la recherche des prises et des mouvements, je fus trop accaparé pour penser à l’environnement qui m’entourait. C’était effectivement une des trois longueurs les plus difficiles : il fallait être extrêmement précis dans le placement et sur les appuis de pied, la fissure n’étant pas bonne du tout dans certaine section. Cependant, une astuce de sioux inespérée m’a permis de ne pas peiner autant que Stéphane : mon allonge de jambe alliée à ma souplesse légendaire m’ont permis de placer un écart entre la fissure du dièdre et celle qui sillonnait la dalle de belle manière à gauche : parfaitement régulière et parallèle à celle du dièdre, j’ai pu la suivre en écart presque jusque sous le toit ! Bonne maison, j’ai pu énormément m’économiser sur ce coup-là…Heureusement, parce que les derniers mouvements pour atteindre l’inversée sous le toit étaient pénibles, et beaucoup plus physiques.

Je m’attachais à ne pas trainer, car je sentais la force de mes avant-bras fondre comme neige au soleil, et mes mains menaçaient maintenant de plus tenir les petites prises qu’il fallait pincer. J’allais donc vite, tentant le tout pour le tout, cherchant peu, et grimpant même le plus possible en dynamique : c’est qu’en second comme je l’étais, les états d’âmes associés à la peur du vol n’existent pas ! Enfin quasiment pas…voir la suite !

Après une courte attente destinée à re-tester et améliorer mes appuis, je me suis élancé vaillamment, de toutes mes forces déclinantes : poussant sur les appuis de pieds, j’ai tendu la main gauche en m’étirant vers le toit : j’ai pu saisir à bout de bras l’inversée, et mes appuis ont tenus miraculeusement ! Je pensais que tout allait gicler, mais ça a tenu ! Tout ça était vraiment in extrémis, très très tendu !!!!

Vite vite, je me suis arc-bouté pour envoyer un pied très haut afin de transformer cette inversée en bon bac où je serai enfin bien, mais d’un coup, en plein mouvement, tandis que je levais la cuisse pour monter le pied, j’ai été retenu violemment, presque tiré vers le bas !!!! Un choc auquel je ne m’attendais pas du tout me scotchait littéralement sur place, m’interdisant tout mouvement vers le haut ! Pile au pire du pire des moments, dans une position des plus précaires, impossible à tenir ….

Le temps que je comprenne de quoi il retournait, j’ai crié ma rage : « Qu’est-ce que c’est ????? Oh ! Merde ! Du mou ! » Et d’un coup tout s’est éclairé : j’étais retenu sur place par le sac de hissage. Tellement lourd que, dans ma position précaire, il m’était impossible de le faire monter d’un micromètre, même en forçant comme un bœuf, aidé de l’adrénaline et de la rage du désespoir !!!
« Merde, le sac ! C’est le sac putain ! Juste maintenant ! RAAAAAAAAAAHHHHHHHH »

Je m’en étais plus soucié, du hissage, quel con ! Oublié complètement…Obnubilé par la l’escalade, par les mouvements difficiles qui s’enchaînaient. Et comme il n’y avait eu aucune position favorable pour souffler et temporiser, j’y avais plus du tout pensé ! Et j’avais avalé toute la corde disponible….

Mais contre toute attente, j’ai tenu la position, en râlant, en rageant, en criant : « RAAAAAAHHHHHH ». Stéphane faisait le maximum là-haut, mais évidemment Jérémie lui demandait du « SEC JAUNE ! » en permanence, si bien qu’il n’avait pas pu s’occuper du hissage !

Pfiouh….Quand j’ai enfin entendu le SCROUUUUUUUUUUUTCH synonyme de libération, j’ai immédiatement fini mon mouvement vers le haut, et je suis monté exactement en même temps que le sac, à la même seconde : je pouvais plus attendre ! Ouf ! Une seconde plus tard, j’étais enfin sous le toit sur la bonne inversée !!!! Ouf….Pfiouh….

Malheureusement pour moi, l’inversée avait beau être monstre bonne, j’étais vidé : je récupérais plus, même en soufflant sur les bacs, même en changeant de main pour délayer !

J’étais même limite pour récupérer les camalots : j’avais à peine le temps de lâcher la main pour les enlever sans lâcher prise. Mais je ne voulais pas lâcher moi, putain !!! Un pendule ici, dans le gaz absolu ? Mon esprit ne pouvait pas s’y résoudre, impossible. C’est sûrement ce qui m’a donné la force de ne pas lâcher, la trouille du pendule !

En parvenant au réta à gauche, ahanant, soufflant comme un bœuf, j’étais au bout du rouleau ! J’ai eu beau négocier le pas bien en technique, rien n’y faisait, les mains fermaient plus….Je crispais les lèvres, serrais les dents, je voulais tenir ! Et en plus, il a fallu que pile à ce moment critique je doive de nouveau m’occuper de faire venir le sac qui était bloqué !

M’en fous, je voulais pas lâcher : mon esprit n’avait pas intégré que j’étais maintenant à l’aplomb de la corde et qu’il n’y avait plus de pendule à la clef…mon esprit, il était bloqué en mode « alerte rouge-cramoisie », en mode « pas de pendule, pas de pendule, je ne veux pas lâcher, pas de pendule ! »

« C’est bon Laurent, tu t’en fous là, t’as enchainé, tu peux lâcher pour tirer le sac, c’est fini là ! », s’est étonné Stéphane. C’est qu’il croyait que je luttais à mort pour l’enchaînement !!! Car c’est sa psychologie depuis toujours, l’éthique rigoureuse de l’enchaînement, qui est une des clés fondamentales pour progresser en escalade libre.

Mais moi, ce n’était pas ça du tout : j’étais juste resté bloqué sur le mode « putain, pas lâcher, surtout ne pas lâcher, oh malheur, ne lâche pas, surtout, pas lâcher… » !!!!! Véridique tout ça, rigoureusement véridique…

J’ai donc enchaîné, finissant les derniers mouvements durs à l’agonie, ne lâchant pas, même en m’occupant du sac…et pis c’est tout.

Au relais, je me pendis enfin sur mes deux camalots réglementaires…500 mètres de vide, suspendus sur deux camalots ! Mais bon, là, j’avais quasiment plus la force d’avoir des états d’âme ! Pfiouh…

Et l’Indien qui était arrivé ici-même à corde tendue avec deux grimpeurs derrière, lors de sa première ascension ! Complètement fou…Le niveau, pour se permettre ça en en gardant un souvenir de grimpe tranquille qui déroule !!!! Un niveau d’un autre monde, assurément.

Au-dessus, un court mur vertical nous dominait. Ensuite, ça paraissait s’atténuer. Le pilier Cordier était à portée de main à gauche, et le bloc-tiroir était nettement plus bas maintenant.

« On arrive, c’est la dernière longueur ? », ai-demandé pour en avoir confirmation. « Non non, il reste au moins trois longueur je crois…mais je ne suis pas sûr, c’est looooooong ! »
Bim, le coup au moral : il faisait presque nuit, et j’avais plus de force. Et il fallait remettre ça, encore et encore. Je vous l’ai dit : il y a de toute façon toujours une longueur de plus à faire dans cette voie.

Avec Jérémie, on ne disait plus rien. On subissait grave maintenant !

J’ai fait ce que j’avais de mieux à faire à ce moment-là : j’ai sorti ma frontale pour l’installer sur le casque, afin de l’avoir au moment voulu, qui n’allait plus tarder à arriver de toute évidence.

Et tout le monde a fait de même, sans rien dire : on se préparait à continuer cette escalade de délire dans la nuit, et pis c’était tout !

Pour ma part, je me serais contenté de n’importe quelle mauvaise vire exigüe et inconfortable pour bivouaquer : j’étais trop au bout du rouleau; tout en moi réclamait l’arrêt des efforts.

La gestion du sac m’avait complètement vidé : je m’y étais donné sans compter toute la journée, et je payais cash. Normal. J’en pouvais plus, un vrai zombie. Et Jérémie ne valait pas bien mieux.

Seul Stéphane semblait inaltérable, et enchainait les pas, durs ou pas, dans la pénombre, en plaçant ses protections, puis en nous assurant (« SEC JAUNE ! ») et hissant simultanément le sac au relais.

Au vu des efforts déployés dans la journée, c’est sur-mutant ! Un mental d’acier, qui force un physique bien-bien endurant à le suivre en toutes circonstances, voilà ce que j’avais sous les yeux, là, devant moi. Un monstre !

J’étais abasourdi ! J’étais loin d’imaginer combien ce serait long et difficile, cette téDéSup…. Au-delà de la fatigue…

« SI ON FAIT ÇA, ON SE MET LA MISSION ! LA MISSION ON SE MET ! HUHUHU »

Comme je m’étais ouvert à Stéphane de cet état de délabrement avancé, et que je lui avais fait part de mon étonnement de le voir continuer à gambader dans la paroi comme ça, il m’a répondu : « Tu rigoles ? Je suis mooooooooooort…J’ai plus rien, les mains qui s’ouvrent quand je grimpe, j’avance plus, les épaules fracassées, j’ai trop mal aux pieds je les sens plus… »

Ah ouais ? Hé ben ça se voyait pas vraiment tout ça, je vous le dit moi….remarquez, à la fois, heureusement ! Quand on y pense… Heureusement !

D’ailleurs, la longueur suivante, celle que nous commencerions dans la pénombre grandissante pour finir dans l’obscurité complète, elle n’était encore pas donnée : là encore, une belle et grosse écaille décollée barrait le haut d’une fissure, formant un toit. Ce coup-ci, il fallait se servir des inversées sous le toit pour le contourner par la droite. Stéphane a déroulé tous les pas sans coup férir, comme à la parade, tout en prenant bien le temps de nous expliquer comment passer : pédagogique en diable le garçon !

Et nous nous y sommes collés juste après : superbe passage, à vrai dire ! RACKKKKKKKKKKKKKKK, et zou ! Coiffage de bac de la main droite, rétablissement, et sortie du crux par la droite, d’où j’ai aperçu Stéphane au relais. Il était sur une vire, me semblait-il, et une soudaine euphorie s’est emparée de moi : « on va pouvoir bivouaquer où te es ! Trop bon… »

Le soulagement, oh fan qué soulagement !! Tomber le sac, délester les épaules, enlever les chaussons définitivement, reposer les mains, s’assoir et ne plus bouger, sauf pour boire, arrêter les efforts, rester immobile, silencieux et contemplatif, juste sentir l’énergie circuler, et ressentir la paix musculaire, enfin…

« Ah noooooooooon, là c’est vraiment impossible Laurent ! C’est pointu ! Faut continuer, on verra plus haut… » Comme d’habitude, quoi…Encore une longueur de plus…Encore le sac à pousser, à soulever, à tirer, à dégager des anfractuosités, et les prises à tenir, malgré l’irritation de la pulpe au bout des doigts et sur la paume. Pfffiouh…

Mais c’est vrai qu’en arrivant au relais, l’idée d’y bivouaquer m’est apparue dans toute son incongruité : d’au-dessous, ça donnait une impression de vire, mais en réalité, il s’agissait d’un amoncellement de lames de granit pointues et formant de plus un support très incliné. Au mieux, on peut espérer s’asseoir sur une pointe, et c’est tout. Rien à faire…

Nous étions à présent dans l’obscurité, éclairés par nos frontales. Le relais était encastré au fond d’un large dièdre, et Stéphane s’en est extrait en contournant la paroi formant ce dièdre sur sa droite : il est redescendu un petit peu, sous le relais, à avaler du mou pour être tranquille, et il a pris pied sur la dalle qui apparaissait derrière : et il a disparu de ma vue…

La corde a filé doucement mais de façon continue, indiquant une progression facile. Mais ensuite, la progression s’est faite hachée, sporadique, souvent longuement interrompue, de façon étrange. Il y avait sûrement des difficultés, des pas durs, à négocier dans la nuit…Peut-être aussi une incertitude sur le cheminement ? BÔBÔBÔ….PÔvre Stéphane, après une journée pareille en plus !

Nous, au relais, avec Jérémie, on était au calme, plutôt bien installés : pas pire, après tous les relais suspendus de la journée. En plus, on avait une grande impression de calme, et dans le halo des frontales éclairants le dièdre, on avait l’impression d’être dans un petit abri. On se serait presque laissé aller à plus se soucier de rien, et à profiter de cet étrange moment de répit.

Tout-à-coup, j’ai de nouveau entendu Stéphane pester. « Prends moi bien sec Laurent, ravale la bleue ! » Putain, il était visiblement en pleine chaille ! Pourvu que ça aille, dans le noir en plus…

« Vas-y donne du mou doucement…Je monte… » ÔBÔBÔBÔ….Qu’est-ce qu’y a encore, comme genre de tracassin ????? Une sourde inquiétude commençait à me gagner : je ne voyais rien du tout, ne sachant plus s’il fallait garder la corde très sec ou donner plutôt du mou pour éviter de le retenir…

« Oh Putain le bac ! Génial ! Laurent c’est bon ! Pile au bon moment y des super-prises à droite…C’est bon, je vais sortir, laisse venir ! » Ouuuuuuuuuuuuuf ! Bonne nouvelle… « RELAIS !!!!!!! »

Allez, à nous : refermer mes chaussons, commencer à défaire le relais, à dévacher le sac, attendre que la corde de hissage soit ravaler… »OK SAC ! », ai-je crié tout en soulevant le sac à bras-le-corps pour lui faire passer l’arête rocheuse vers la droite. Je l’ai accompagné au maximum, et puis il a bien fallu que je me résolve à le lâcher, le laissant aller valdinguer dans la dalle derrière l’angle rocheux. « SCROUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUTCH….CRAAAAAAAAAAAAAAAAAATCHHHHHHHHH… »

C’était reparti, dans la nuit noire.

« DÉPART BLEUE ET JAUNE », ai-je hurlé. Et nous sommes partis tous les deux avec Jérémie, main dans la main pour se rassurer parce que dans le noir, ça fait peur !

En basculant à droite l’arête rocheuse, j’ai découvert une dalle inclinée, bordée à droite par une paroi abrupte. Cette dalle venait disparaitre doucement un peu plus haut entre les deux parois : celle que nous venions de contourner et celle de droite. Cette configuration formait un dièdre extrêmement étroit et vertical. A cette distance, la fissure au fond du dièdre semblait raisonnablement bonne, dans le faible halo de la frontale.

Sans être vraiment difficile, la remontée de la dalle fut plus compliqué que je ne l’aurais cru, mais j’eus tôt fait de rejoindre la fissure tout-de-même suivant mon bon gros sac de hissage de près. Dès qu’il avait pris quelques mètres d’avance, je m’engageais dans le passage. C’est dans cette configuration que j’ai attaqué le début du dièdre vertical.

Immédiatement, je me suis trouvé dans le dur ! Dans la chaille ! Lisse pour les pieds, sauf à mettre la pointe du chausson en coincement dans la fissure, ce qui était extrêmement douloureux en cette fin de looooooooooooooooooooooooooonnnnngue journée….Pour les mains, la fissure n’était pas terrible : pas franche, arrondie, fuyante, épuisante. J’essayais de pas traîner car je sentais mes forces disparaître à toute allure, mais d’un coup je suis parvenu à une zone légèrement bombée : plus possible de coincer le bout du pied dans la fissure : il fallait passer de façon plus extérieure, mais sur des appuis lisses, tout en friction. Avec la main droite, j’ai été cherché les fameuses prises à droite, qui étaient sensées me sauver juste au bon moment, d’après l’expérience de Stéphane, mais je n’ai trouvé que des réglettes d’une-demie phalange sur lesquelles je m’épuisais immédiatement… »Hé ben c’est ça, ces prises qui te sauvent la vie pile au bon moment, quand la fissure devient dure ? », me suis-pensé quelque peu dégoûté ! Je suis resté à changer de mains, à chercher, à me tourner dans un sens, dans l’autre, à tenter une montée de pieds, puis une autre, en soufflant de plus en plus : je ne trouvais pas l’issue, et il me restait à peine la force de tenir en restant sur place, en souffrant beaucoup pour pas lâcher.

« Putain, je comprends rien; je vois pas du tout comment faire là… », ai-je dis à Jérémie qui m’avait rejoint à présent.

« Quand c’est dur vas chercher à droite les bonnes prises Laurent ! », me criait Stéphane qui voyait bien que je faisais du sur-place.

Dessous, Jérémie, qui ne comptait absolument plus se prendre le chou dans un pas dur, et qui n’avait absolument pas perdu le nord, visiblement, m’a alors demandé un petit service : « Laurent, ne fais plus monter le sac s’il-te-plait : je voudrais pouvoir m’en servir de prise… »
Petit coquin va ! Ha tu peux en faire des tédéSup, tiens, en faisant la courte-échelle sur le sac !

En vrai il avait parfaitement raison, je galèje juste pour rigoler là, rassurez-vous ! Tout ce qui comptait à ce moment, c’était de parvenir à un emplacement je ne dis pas de bivouac, mais au moins de repos ! Dormir, Pfouh, on s’en foutait : ce qu’on voulait c’était s’arrêter, juste s’arrêter…

Bon, ben j’ai fini par m’extirper du passage, quand, en tentant des adhérences improbables et en envoyant le bras gauche vers le haut à la découverte, mes forces m’ont lâché : j’ai senti que je n’aurais pas le temps de finir mon mouvement avant de lâcher prise de la main droite. Par réflexe, m’a main gauche s’est refermée sur ce qu’elle a pu trouver devant elle : la corde de Jérémie ! Je m’y suis tenu le temps de finir le pas et de rattraper la fissure plus haut, après le bombement. C’était passé, en tire-clou !

Essayant de pas traîner, j’ai repris ma respiration pour récupérer tout en essayant d’écarter le gros obstacle qui bouchait le passage (le sac !) tandis que je ventilais fort, pour m’oxygéner et faire baisser le cardiaque.

J’ai réussi à le faire penduler suffisamment le temps de me glisser entre lui et la paroi, et j’ai continué à remonter la fissure, en tournant ma frontale de tout côté au fur et à mesure pour trouver les prises de pied ou les prises de main. Mais je suis immédiatement tombé sur une nouvelle zone bombée : dure, mais dure ! En écart les deux mains au fond à essayer de comprendre : j’avais un mal fou à récupérer les camalots. Tout-à-coup, j’ai aperçu des écailles à droite, que je me suis empressé de saisir à bout de bras : crochetantes pour toute les phalanges ! Super prises, mais sur les quelles je devais entièrement me pendre : avec mes avant-bras qui s’ouvraient, c’était horrible ! Horrible ! « RAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAhhhhhh, ça tient plus….. »

« Prends les bacs à droite quand ça devient dur Laurent : ça te sauve la vie juste au bon moment ! HUHUHU », m’a de nouveau enjoint Stéphane. J’y étais, au bac à droite qui te sauve la vie : je le tenais à pleines mains, mais justement, à pleines mains qui s’ouvraient !!!!! Boaf…J’étais cuit !

Bon, en me replaçant vaille-que-vaille, aidé par la corde tenue très sec, Stéphane n’ayant que ma corde a avalé, j’ai réussi à vaguement sortir, de jeté en jeté, interrompant in extremis les ripages des chaussons. Mais il fallait enchainer les pas, car nulle part ce n’était confortable. Stéphane n’avait plus du tout protégé : il avait sorti la fissure jusqu’en haut sans plus rien mettre; comme ça, à vue dans le noir, à la frontale !

Pour finir la section, j’ai fini par attraper à bout de bras un bloc coincé dans la fissure sous le relais. « Ah ouais, vient un peu faire ce pas maintenant, tu va voir un peu le réta sur le bloc HUHUHU ! », s’est esclaffé Stéphane tout heureux de me voir arriver !

« Ah ouais y a encore un pas de bloc ? », ai-je demandé tout en contournant le réta par la dalle à gauche, tout en escalade extérieure, sur les grattons de la dalle. Cette option s’était imposée à moi d’elle-même : j’avais plus la possibilité de me rétablir en force dans un rétablissement surhumain !

« Ah ouais, tout en technique, évidemment…Tu grimpes vraiment comme un chat Laurent ! », m’a complimenté Stéphane. C’était gentil de sa part : c’est toujours mieux que de grimper comme une burne à vrai dire !

Pendant ce temps, juste dessous, Jérémie avait repris sa progression, en se dressant debout sur le sac lui-même pendu : et ainsi de suite, jusqu’à sortir au relais comme une fleur !

Du relais, on apercevait le haut de l’éperon qui marquait la fin de Subtilités Dülfériennes : une demi-longueur au-dessus, à peine !!!! On y était ! Ca y était, enfin ! Oh le soulagement ! Je crois que j’ai à peine recommencé à respirer à ce moment-là, comme en apnée depuis le matin !!!!

Je me suis tanqué à droite de Stéphane, vautré sur des blocs pointus, adossé au rocher. Je bougeais plus : trop content ! J’ai juste rendu le matos et enlevé mes chaussons, c’est tout : pour le reste, c’est Jérémie qui a tout fait : assurage, départ du sac, démontage du relais…Et il est parti devant moi, juste après le sac.

J’ai pris mon temps pour repartir, lui laissant de l’avance. Lorsqu’il a été à mi-hauteur, j’y suis allé.

J’étais concentré à grimper sans me fatiguer, écoutant Stéphane blagué au relais, tout heureux de notre réussite, lorsque tout à coup, un monstrueux bruit de rocher qui tombe a retenti juste au-dessus de moi ! Instinctivement collé à la paroi, tous les sens en éveil, l’adrénaline envahissant tout mon corps et mon cœur battant à tout rompre, j’ai dirigé ma frontale vers le haut : fausse alerte…C’était en fait Jérémie qui avait croisé une niche en grimpant, et qui arrangeait les blocs pour se constituer un joli petit bivouac !

Oh le con, quelle trouille !!!!! Un raffut de monstre-bloc qui s’écroule, qu’il avait fait, dans le noir en plus !!!!

En passant, j’ai pu admirer son œuvre : un sol régulier constitué de gros blocs enchâssés bouchant le fond d’une fissure qui s’élargissait en une jolie niche à cet endroit précis. De quoi s’allonger à une personne, dans un petit creux, avec ouverture plein gaz.

Plus que quelques pas au-dessus pour sortir à la brèche, entre l’éperon de Subtilités et l’arête sud de l’Aiguille de Roc : une brèche de deux-trois mètres, encombrée de blocs coincés un mètre plus bas. C’était parfait pour s’installer : bivouac, enfin. Il était 22h45, et un solide goujon de 12 nous offrait sa réconfortante solidité. Nous y avons suspendu tout le matériel au fur et à mesure que nous l’enlevions : casque, chaussons, magnésie, matos, lunettes, gants, et même la vache en peluche.

« Ma Leffe, où est ma Leffe les gars ????? » Personne ne m’a répondu : Stéphane dormait déjà engoncé dans sa doudoune et son duvet, la tête posée sur le comté, et Jérémie s’était enfilé dans son duvet allongé sur la dalle déversée qui constituait le sommet de l’éperon….

Merci Laurent pour ce récit truculent.
Finit l’escalade TA, quasiment de l’escalade en tutu… Place à l’alpinisme!

Matin du premier bivouac :

La suite, c’est par là :

On a d’abord attendu tranquillement le soleil…

Puis on est repartis finir notre projet!
La fin du Pilier Cordier et de la voie normale de l’Aiguille de Roc TD, 250 mètres, puis la variante Frendo pour rejoindre Grépon Mer de Glace et sortir au sommet par là, encore 150 mètres TD-.

Plus léger mais toujours là il faut encore gérer le sac :

Dans les zones moins raides il faut même porter tous les sacs !

Donc aussi et surtout le sac de hissage.
Bravo Laurent pour ce complément de mission!

Fatiguant à force…

Une jolie longueur raide mais pas très dure nous ramène sur le fil :

La vue est merveilleuse :

Nous atteignons un bivouac de rêve…

Au pied d’un terrible gendarme…Je me dis celui-là pas près d’être grimpé!
J’aurais pu avoir droit à un « Epargnez-moi vos analyses… »

Déjà pas simple à contourner…

Au sommet de ce gendarme un anneau m’indique clairement qu’il a déjà été gravi…

Puis Laurent arrive et reconnait cette photo mythique.
Photo envoyée par la Nasa dans les premiers vols spaciaux, je ne l’avais même pas reconnu!
Un petit regret de cette aventure ne pas nous être confrontés à cette terrible chose :

L’Aiguille de Roc nous tend les bras mais ça n’a pas l’air piqué des vers :

Mieux vaut regarder un peu le paysage :

D’abord une cheminée qui fend l’Aiguille de Roc en deux :

Véritable mangeuse d’Homme :

Où il vaut mieux accrocher son sac sous soi :

A la sortie de la cheminée le gaz est époustouflant :

Un petit coup d’œil au Grépon, si proche, si loin…

Avant d’affronter la super blague finale, la dalle sommitale :

Pas longue mais pour le moins étonnante.
M’en fous j’ai réussi, je suis au sommet de l’Aiguille de Roc!

A vous!
Pour du 5c…c’est du bon 5c :

Laurent debout au sommet de l’Aiguille de Roc.
Nous y sommes allés un par un :

La vue est forcément géniale :

Deux rappels vertigineux nous amènent à la brèche entre l’Aiguille de Roc et le Grépon, au pied du dièdre Frendo :

On profite de trouver de la neige pour faire de l’eau :

En libre le 6a du dièdre Frendo ne se laisse pas faire non plus :

De là l’Aiguille de Roc est sidérante :

Dès que nous rejoignons Grépon Mer de Glace nous organisons le bivouac :

Une fin de journée avec un magnifique spectacle :

Une zone de bivouac confortable :

Lever de soleil après une bonne nuit réparatrice :

Réveil en douceur, un bon petit déj’, et c’est reparti :

Le système de fissures finales qui conduit à la Brèche Balfour :

Le sac de hissage notre compagnon de route est toujours là :

Sous la Brèche Balfour je me rétablis au-dessus de la terrible fissure large au coin de bois, 5c/6a ou A0 :

C’est avec joie que je laisse Laurent affronter la mythique Knubel.
Il déroule comme un chat et c’est la corde devant que je suis Jérémie pour arriver au sommet en dernier de cordée!

Mes compagnons tout abasourdis d’être là après un tel voyage :

Les Guides et l’Abbé Vuarnet au sommet du Grépon après avoir monté et fixé la Vierge de 44 kg :

La vachette en peluche aussi y est allée :

Un coup d’œil au panorama :

Les Aiguilles de Chamonix et le Mont-Blanc vus de plus près :

Retour en rappel à la Brèche Balfour :

La descente sur les Nantillons :

Nos adieux à l’Aiguille de Roc et au gendarme Rébuffat bien visibles du CP :

La descente sur le glacier des Nantillons :

Les horizons gagnés, un nom pour ce voyage extraordinaire.

Il reste 6 commentaires Aller aux commentaires

  1. Valérie /

    Cette lecture me laisse toute ..essoufflée.Ce n’est pas rien de nous faire vivre ce récit dans tous ses détails, depuis l’intimité d’un mal de Rimaye pudiquement déposé dans la 1ère fissure, aux dernières longueurs toutes aussi explosives.
    Des pages bien drôles et drôle de page de vie!
    L’intensité de ce vécu est frappant:courage,peur,doute,euphorie,humilité,loyauté à son guide..Il fallait la remplir cette mission !!
    Peut-être une réponse à « pourquoi grimper les montagnes « :
    Pour aller à la rencontre de soi.

  2. laurent morisot /

    Stéphane :MERCI !
    et surtout, pour moi, le plus important, c’est ton « retour à la montagne » que tu as su si bien gérer.
    Bravo
    Tu es une grande source d’inspiration pour moi depuis longtemps.
    C’est dit !

    La bise

  3. dodo /

    J’ai pas encore tout lu mais super belle course/mission ! Attention à l’abus de leffe, ça réduit les perfs en montagne imho 😉 Car bière « forte » mais bon quand on est jeune ça passe.. Une fois pour ma pause casse-croute (avant d’attaquer un couloir (hiver) pour faire la tête du claus, me suis envoyé une 8.6 et hum, j’ai eu les jambes un peu coupées :o) À 46 ans maintenant, un peu de vin ou une leffe 25cl (pour la pause) est suffisant pour moi 😉

  4. laurent morisot /

    [quote name= »dodo »] À 46 ans maintenant, un peu de vin ou une leffe 25cl (pour la pause) est suffisant pour moi ;)[/quote]

    Marrant ça ! Moi c’est le contraire…Plus j’avance en âge (bientôt 46 aussi) et plus j’encaisse 😆
    Mais bon, plutôt en récup’ en fait, après les efforts…

  5. laurent morisot /

    [quote name= »Valérie »]
    Pour aller à la rencontre de soi.[/quote]

    Merci Valérie 🙂 Content que ce petit récit humoristique t’ait plu, et que tu y ais vu un tantinet de l’introspection que j’y ai pudiquement cachée…

  6. Valérie /

    Je reprends espoir d’etre debout comme Rebuffat :avec un guide qui manie le jumar , si je grimpe comme un sac, je suis en haut! j’étais partie comme toi , la fleur au fusil, pour Grépon MG après avoir vu Destivelle et sa soeur qui n’a pas mis un chausson depuis 10 ans: y a des montages,ça passe pas par le pic en vrai…la blague dirait Steph, la touriste…ça a été une expérience avec mon guide perdu, à visiter les clous rouillés d’avant guerre trop à Gauche, c’est plus long que dans le film, je te conseille pas de faire ces détours. Je me tracte ( tranquile pourtant.dans le film??), en mode gimpe ou crève…Il remercie la Vierge en arrivant….j’ai suvécu à un rappel mal posé,et prié tous les dieux pour la dernière benne , avant un orage terrible.
    Bref, on parlera un jour de nos Grépons… Et de mon Pic

Laisser un commentaire