Eiger Nordwand, voie de 1938

Jeudi 24 mars 2022, avec Romain Bousrez et le guide Samuel Blanc, nous avons parcouru la voie Heckmair à l’Eiger. Ouverte en 1938, c’est la coopération d’une cordée autrichienne (Heinrich Harrer & Fritz Kasparek) et d’une cordée allemande (Anderl Heckmair & Ludwig Vörg) qui permit d’ouvrir cette première voie dans la face nord ouest haute de 1600 mètres. L’histoire retiendra le nom de Heckmair qui, grâce à ses crampons Grivel à pointes avant, réussit à forcer les longueurs techniques en précurseur du mixte moderne. L’itinéraire a été rendu célèbre par les nombreux drames qu’il a abrités, il est aujourd’hui bien moins périlleux grâce notamment à l’équipement en place, l’évolution du matériel et des prévisions météo mais cela reste un beau morceau, nous l’avons trouvé vraiment majeur de par son ambiance et la complétude de son escalade.

Partis la veille de Nice, c’est déjà la course pour récupérer Sam à Grenoble et arriver à temps pour le briefing intendance à l’Eigergletscher restaurant. Mais, une fois sur place, cela nous laisse le temps de prendre l’ambiance du lieu et le pouls de l’ogre bernois. Il y a déjà beaucoup de monde dans la face et nous serons au moins 5 cordées de plus le lendemain, avec la majorité des prétendants sur une tentative à la journée. Nous décidons de partir plus « cool » pour profiter de cette montagne mythique avec un levé à 3h « en décalé » et le bivouac dans le dos.

Nous quittons notre gîte à 3h40 et il fait plutôt doux. L’approche est courte et bien tracée, nous ne perdons pas de temps. Nous atteignons la base de la face en un peu moins d’une heure.

 

Bientôt nous rattrapons une cordée égarée qui a suivi une trace piège. Nous les laissons repasser devant, ils sont bien rapides, et nous les remercions de nous éviter de commettre la même erreur qu’eux ! Nous arrivons bientôt au « trou du voleur » ci-dessous illuminé sur notre droite, qui communique avec la galerie du train du Jungfraujoch puisqu’il fût utilisé pour se débarrasser des débris de sa construction.

La « fissure difficile » n’est plus très loin. C’est le premier passage grimpant de la voie et nous nous encordons. Nous avons vu juste niveau timing car nous la grimpons aux premières lueurs du jour.

A son sommet, l’ambiance monte d’un cran, avec un gaz qui restera avec nous jusqu’au sommet.

Nous longeons le bastion rouge compact qui nous surplombe sur sa gauche en direction de la traversée Hinterstoisser, passage clé qui permet de récupérer le premier névé que les premières tentatives avaient atteint plus directement mais avec des difficultés plus importantes.

 

La traversée se fait sur un calcaire très compact. A son ouverture en 1936, Toni Kurz, Andreas Hinterstoisser, Edi Rainer et Willy Angerer, pris par le mauvais temps plus haut ne réussirent pas à la retraverser dans l’autre sens (déjà recouverte de placages) et périrent pris au piège. La traversée est aujourd’hui équipée de cordes fixes ce qui, bien sûr, facilite son parcours dans un sens comme dans l’autre. Nous voici sur le premier névé après la traversée, en direction de la goulotte d’accès au second névé.

Nous avons de la chance, le placage est toujours à peu près en place ce qui facilite grandement le franchissement de la jonction névé 1 / névé 2. Quand il faut grimper sur le rocher cela ne doit pas être la même. Sam nous régale, un petit chat, on peut se poser la question du sort de ses broches à glace en cas de chute … ou pas.

 

Au dessus, nous longeons à nouveau la face sur la gauche pour nous rapprocher du « bivouac de la mort » que nous avons à présent en visuel. C’est le dernier endroit où avait été aperçus Karl Mehringer et Max Sedlmayr, les protagonistes de la tentative de 1935. Avant de l’atteindre, il nous faut franchir quelques longueurs de mixtes un peu raide, le « fer à repasser ».

Sam à la manœuvre, à donf me laisse tout juste le temps d’une petite caméra embarquée tout essoufflé !

 

A 9h au bivouac de la mort, on est pas mal. On fait une première grosse pause avec le sauciflard et le frometon.

On regarde la fameuse rampe qui nous attend et on suppute sur la teneur de son escalade, à quel point c’est sec, la longueur, etc. nous avons déjà été surpris plus bas par le biais d’échelle et la longueur de passages que nous pensions plus courts.

Romain passe devant pour aller confirmer tout ça ! Nous avons progressé principalement en flèche corde tendue depuis le début mais nous protégeons régulièrement sur glace et rocher, il y a pas mal de matériel en place.

 

Au premier redressement sérieux nous faisons un vrai relais pour assurer Romain, le petit selfy de rigueur.

Les longueurs de la rampe sont pour l’instant assez mixtes et on joue entre rocher et glace pour faciliter l’escalade. Mais nous arrivons bientôt sous un dièdre surplombant complètement sec. Changement de thème et on range les piolets et les gants pour grimper à la mano. C’est sur ce passage que nous rejoignons Stéphane Benoist qui réalise l’ascension avec son client Olivier Gascon. Ils sont partis la veille et ont bivouaqué au 2ème névé car le bivouac de la mort était complet !

 

Romain s’en sort hyper bien malgré un réta qui n’a pas l’air commode sur des prises bien rondes et gelées …

 

Au dessus, c’est à nouveau un passage délicat mais en mixte cette fois ci. Heureusement, nous avons été bien briefé par Steph pour les crochetages salvateurs.

 

La fin de la longueur est encore démente avec de la bonne glace et on passe au plus raide.

Au relais, surprise, on a changé d’assureur, c’est Steph qui nous assure. Rom est déjà reparti vers la « vire pourrie » pour gagner du temps. Olivier et Stéphane ont la banane, ils ont l’air de prendre le même plaisir que nous dans cette aventure !

La longueur suivante est splendide, une magnifique langue de glace suspendue.

Nous faisons très attention sur la « vire pourrie » car la topographie forme un véritable entonnoir.

Et Steph est juste en dessous …

Nous franchissons la « fissure pourrie » qui ne l’est pas tant et arrivons à la « traversée des dieux » vers 12h. Une vire très étroite en apesanteur nous attend. A son départ, il y a un bon bivouac que nous avions un temps envisagé mais il est trop tôt pour s’arrêter et nous décidons de poursuivre. Malgré l’exposition, le passage est relativement facile techniquement et nous avançons à nouveau corde tendue jusqu’au névé de « l’araignée blanche ».

2 cordées sont parties droit dessus « l’araignée » dans un couloir malcommode. C’est apparemment une erreur classique répertoriée dans les topos. Nous sommes allé cherché la goulotte dérobée bien à droite qui nous amène au pied de la « fissure de quartz » ! La goulotte est encore en très bonnes conditions de glace bien taillée par les nombreux passages et nous courrons dans cette partie.

La « fissure de quartz » toute sèche se franchit assez bien à mains nues, nous tirons une longueur, et nous voilà au bivouac Corti au pied du long toboggan final. La bonne nouvelle ? A cette heure ci, la fin de la course passe au soleil et nous nous payons le luxe de grimper au soleil. On est sudiste ou on ne l’est pas …

La grimpe de sortie n’est pas très soutenue mais les mollets prennent chers et nous relayons juste avant la calotte sommitale pour nous refaire la cerise.

Sam nous a trouvé une petite ligne sans trace, histoire de bien nous terminer, une petite diagonale et nous rejoignons la trace et l’arête Mittellegi. Nous savourons cette fin de course très esthétique avec une cordée d’espagnol qui a bivouaqué au « bivouac de la muerte ». L’arête sommitale est splendide.

Et voilà nos tronches au sommet, il est 16h50. Nous sommes « refaits », on ne pensait pas que ça se goupillerait si bien avec le monde dans la face et que ça passerait à la journée … Par contre on est complètement à sec de flotte et on profite du soleil sans vent pour refaire un peu d’eau et un bon ravito avant la descente face ouest.

L’ambiance dans la descente est démente avec des couleurs superbes. Nous arriverons au gîte tout juste à la nuit.

Une superbe aventure avec les copains sur un monstre créneau météo !

Bravo à Stéphane et Olivier qui sortent au sommet le lendemain vers 12h30 après un deuxième bivouac à la « traversée des dieux », respect.

5 réflexions au sujet de “Eiger Nordwand, voie de 1938”

  1. Mythique !
    La première génialement décrite dans un ouvrage de Anderl HECKMAIR en 1951 :
    LES TROIS DERNIERS PROBLEMES DES ALPES .
    Merci Damien pour la suggestion de lecture et à Mathieu pour le reportage : à la journée !

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